Film américain avec Haley Joel Osment, Jude Law, Frances O'Connor, William Hurt, Brendan Gleeson et en voix off: Ben Kingsley, Chris Rock, Robin Williams, Meryl Streep (2001).
Résumé: Dans un futur éloigné, la fonte des glaces a recouvert une partie du globe. Les robots font désormais partie de la vie courante de l'homme. Néanmoins, le professeur Hobby décide de concevoir le premier robot capable d'aimer, un enfant qui vouerait un amour infini à des parents en attente d'un permis de grossesse. David en sera le premier specimen. Intégré dans une famille dont le fils naturel est dans le coma, il fait un temps leur bonheur. Mais lorsque Martin sort de état comateux, l'entente se passe mal et la mère prend la décision de l'abandonner...
Je vais faire ici une analyse très détaillée du film. Pour cela, je me suis aidé en partie du livre "Steven Spielberg, Mythes et Chaos" de Jean-Pierre Godard.
A.I. est l'adaptation d'une très courte nouvelle de l'écrivain de S.F. Brian Aldiss "Supertoys last all summer long" (Des jouets pour l'été). Durant plusieurs années, Kubrick et Aldiss ont tenter d'écrire un scénario mais le cinéaste très exigent n'était jamais satisfait et était persuadé du parallèle entre Pinocchio, le pantin de bois qui veut devenir un vrai petit garçon et David, l'androide qui fait tout pour plaire à sa mère mais qui jamais n'y parvient. Peu de temps avant sa mort en 1999, Kubrick fit part de son projet à Spielberg. Malheureusement, le projet resta à l'état de dessins, croquis, fiches et scénarios inachevés.
Poussé par le beau-frère de Stanley, Spielberg décida d'entreprendre lui-même l'écriture du scénario et ainsi réaliser le plus beau des hommages au plus grand des cinéastes. Rebaptisé A.I., le long métrage nous parvient alors comme un rêve de génie, une sorte de suite à 2001: L'ODYSSEE DE L'ESPACE (sorti d'ailleurs en cette année fétiche que Stanley n'aura pas connu), le plus grand projet d'un Kubrick vieillissant et malade. Film de Spielberg ou film de Kubrick? Un peu des deux bien évidemment. Ce qui a dérouté plus d'un spectateur est que l'alchimie des deux réalisateurs ne prend pas malgré tous les efforts de Spielberg. L'un est un maître du divertissement et de l'émotion tandis que l'autre est un maître d'un cinéma plus cérébral et froid. L'aspect "bancal" du film vient de là. Toutefois, si nous faisons un minimum abstraction de cela, A.I. apparaît non seulement comme un excellent film mais en plus comme l'un des plus profond et complexe (et meilleur?) de Spielberg.
"Dans le jardin de Mme Swinton, c'était toujours l'été. Les jolis amandiers étaient perpétuellement en feuilles. Monica Swinton cueillit une rose safran et la montra à David. "N'est-ce pas que c'est joli?" dit-elle. David leva les yeux vers elle et sourit sans répondre. Il saisit la fleur, traversa la pelouse en courant et disparut derrière l'abri où se tapissait la tondeuse, prête à couper, à balayer ou à rouler quand on le lui demanderait. Elle resta seule sur son chemin impeccable jonché de gravier en plastique. Elle avait essayé de l'aimer."
Ainsi commence la nouvelle de Aldiss. De cette dernière, Spielberg ne gardera que le thème: une histoire simple, celle d'un petit garçon qui n'a jamais su plaire à sa mère. Une histoire d'amour rejeté. Une histoire émouvante, qui touche, ce dont David est capable, il peut ressentir des émotions et rêver, et pas seulement ce dont le titre laisse supposer, une seule intelligence. Le film délaisse le schéma spielbergien "début fracassant-envolée finale" mais emprunte à Kubrick sa structure en trois parties strictement séparées (comme 2001) et une lenteur caractéristique qui laisse le temps de la réflexion. Il commence sur le discours du professeur Hobby, concepteur de David et de sa volonté de créer un robot qui pourra éprouver de l'amour. "Dieu n'a-t-il pas créer Adam pour qu'il l'aime?" Hobby a perdu son fils et construit le robot sur le modèle physique de celui-ci pour le remplacer. Pour avoir quelqu'un qui l'aime. David est le fils parfait, idéal "comme sur une photographie, toujours aimant, toujours souriant" comme Alex après sa "rééducation" dans ORANGE MECANIQUE! N'est-ce finalement pas le rêve légitime de tout parent?
La première partie se situe dans la cellule familiale, thème cher à Spielberg. Dans cette famille frappée d'une terrible tragédie, le père est continuellement absent et rejète toute la responsabilité sur la mère, celle qui est liée pour toujours au robot. Aussi, cette première partie possède une forte tonalité Oedipienne. David appelle son père Henry et non pas papa; Martin demande à David de couper une mèche de cheveux de maman comme ça elle l'aimera encore plus, comme dans le film avec le prince. La naissance et la création occupent également une place importante: lorsque Monica s'"imprime" dans le robot, elle doit dire les mots: Cirrus, Socrate, Particule, Décibel, Ouragan, Dauphin, Tulipe. Des mots qui retracent le parcours de la création selon Xavier Depuydt et la scène est baignée d'une lumière très forte venant du ciel. "Tu es ma maman..." Au moment où Monica dit à Henry avant de partir à la soirée (héritage de EYES WIDE SHUT?): "Tu m'aimera encore même si je n'ai plus de ce parfum?" David non seulement s'en embaume pour avoir l'amour de sa mère mais en plus il vide le flacon pour éloigner Henry qui pourrait ne plus aimer sa femme sans ce parfum. Un autre héritage de EYES WIDE SHUT est la scène des toilettes, où Monica se cache le sexe, prenant le robot pour un enfant véritable, alors que dans le dernier Stan, Nicole Kidman urine devant un mari "réel" qui la néglige.
La scène de l'abandon a quelque chose de profondément cruel. La séparation, un autre thème fort chez Spielberg, qui atteint ici sa forme la plus pure. Le film délaisse la mère, le spectateur l'oublie, alors que David ne cesse d'y penser. Il rêve de retourner à la maison (comme E.T!) et de plaire à sa maman, mais pour cela il doit trouver la fée bleue qui fera de lui un véritable petit garçon réel, comme Martin, le fils organique et génétique de Monica.
La deuxième partie est plus kubrickienne déjà dans l'aspect esthétique, les néons rappellent le futur londonnien de ORANGE MECANIQUE, les couleurs criardes et fluorescentes, les véhicules tout en courbes. Dans sa quête, David est aidé par Teddy, son ours en peluche, sa conscience (gemini cricket mécanique, qui a une voix qui ressemble à celle de HAL dans 2001) et par Gigolo Joe, un robot d'amour qui danse comme Gene Kelly, conçu pour donner du plaisir sexuel à sa cliente mais pas pour aimer. Joe se trouve donc être le contraire de David! A la foire à la chair, où les robots sont détruits dans une célébration du vivant, le robot nounou qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Monica est sacrifiée, tout en souriant à David. Aucune forme d'amour ne lui est autorisée! Rouge City, ville improbable où les immeubles ont la forme de jambes féminines aguicheuses et écartées, on y accède par un tunnel en forme de bouche, David est avalé comme Pinocchio par la baleine. Il s'en échappera par la voie aérienne, en traversant de nouveau une bouche ouverte, comme Pinocchio à bord de son radeau de fortune.
C'est au cours de cette deuxième partie que l'intérêt du film tombe brusquement. Parce que la quête qui motive David est impossible, la fée bleue n'existe pas mais lui y croit parce qu'on lui en a donné les capacités. On a du mal à s'identifier, à adhérer à cette recherche désespérée. Toutefois, rien n'est vraiment fait pour embarquer le spectateur, comme dans tous les films de Kubrick. Que ne compte la mise en scène hommage et la réflexion sous-jacente.
La vision d'un Manhattan submergé par les eaux est grandiose de poésie. Les effets spéciaux en sont pour beaucoup. La musique de John Williams aussi est à mon avis la plus belle qu'il ait composé pour Steven. Notons un petit emprunt à Strauss au début pour la scène de la cryogénisation, partition que Stanley aurait sans doute utilisée dans le film.
La troisième partie du film est un savoureux mélange des deux cinéastes, c'est le moment le plus étrange du long métrage, un épilogue à rallonge qui rappelle les oeuvres de Kubrick. David est de retour à la maison, il a atteint son but, il peut revoir sa maman, mais cruauté ultime, ce ne sera seulement pour un jour! Le film évoque un cycle, une ronde, un cercle (comme encore dans la plupart des films du regretté génie). Aussi, David est constamment placé dans un cercle: le plan du dîner le montre au travers le néon circulaire (comme une auréole), à la Foire à la Chair il est attaché sur un cercle métallique, la mongolfière mimétise la lune (symbole de Amblin Entertainment), lorsqu'il détruit son double dans le cabinet du presseur Hobby il agite un lampe en formant un cercle autour de lui, lorsqu'il trouve la statue de la fée bleue dans le parc d'attraction il est fait prisonnier par la grande roue, etc...
La scène qui me fait toujours prendre concience de la portée philosophique de ce film est le suicide de David. L'androide a aussi ses profondes névroses! Et puis quelle belle scène, quelle musique magnifique. C'est tout de même d'un pessimisme assez rare chez Spielberg, ce robot en manque d'amour qui veut tout faire pour retrouver celle qu'il croit être sa mère. Et même lorsqu'il est "réveillé" par les robots deux-mille ans plus tard, la statue de la fée bleue s'effondre. Décidemment! Il devient alors pour les habitants de la Terre gelée qui n'ont pas connus les êtres humains disparus, le témoin du génie des hommes et de leur esprit que les robots nous envient. David devient donc le nouvel Adam, le premier en son genre, celui qui détient le secret de la race humaine. Pendant une journée, les androides lui offrent sa mère chérie, une journée hors du temps et de l'espace, où ils sont seuls au monde. David atteint la complétude qui muait son désir. Le moment où Monica lui glisse dans le creux de l'oreille qu'elle l'aime et qu'elle l'a toujours aimé en est le paroxysme. C'est cette scène qui me fait toujours chialer. Les derniers instants sont également emprunts d'une forte tonalité Oedipienne: ils montent les escalirs menant à la chambre main dans la main, ils se couchent dans le même lit. Et c'est à cet instant que David ferme les yeux et rêve, il atteint quelque part une certaine humanité,
malgré la fin qui est loin d'être un happy end.
Spielberg opte pour une mise en scène très classique, ce qui place le film quelque peu en dehors de sa filmographie et également en dehors du temps. C'est ce qui contribuera à mon avis à en faire dans quelques années un classique du cinéma américain. La photographie est splendide et les images très granuleuses, même sur le DVD.
Cependant, je regrette que le scénario n'ait pas mis en avant ce qui fait la force de la nouvelle de Brian Aldiss: le fait que David ne SAIT pas qu'il est un robot. Aussi, je ne peut que penser à ce que le film aurait ressemblé s'il avait été réalisé par Stanley Kubrick. Quelque chose de beaucoup plus froid, j'aurai poussé le vice jusqu'au bout en ne faisant pas jouer David par un être humain (Haley Joel Osment reste époustouflant!) mais par une machine conçue pour le film. Dommage aussi que le titre soit A.I. et non pas Des jouets pour l'été, plus poétique!
""Teddy, je suppose que mamn et papa sont réels, n'est-ce pas?" Teddy répondit: "Tu poses vraiment des questions bêtes, David. Personne ne sait ce que réel veut réellement dire. Rentrons." "Je veux d'abord une rose!" Il cueillit une fleur rose vif et la rapporta avec lui dans la maion. Elle était sur son oreiller quand il alla se coucher. Sa beauté et sa douceur lui rappelèrent sa mère."
Ainsi fini Des jouets pour l'été, de Brian Aldiss. Je pourrais encore parler des heures de ce film, mais je vais arrêter là!
En deux mots: Une oeuvre à part dans la filmographie du cinéaste qui prendra de la valeur avec le temps et le plus beau des hommages à Stanley Kubrick.
--12/20--
ou
--19/20--
(impossible de donner une vraie note aujourd'hui)