Film américain avec Nicolas Cage, Laura Dern et Willem Dafoe (1990).
Résumé: Sailor aime Lula et Lula aime Sailor. Un amour passionnel qui brûle et se consume. Mais une tragédie les sépare: Sailor tue à mains nues un homme qui les a offensé et se retrouve en prison. A sa libération conditionnelle, la mère de Lula ne supporte pas l'idée de voir sa fille avec ce meurtrier et envoie un tueur à gage régler l'affaire...
"Sailor et Lula est une histoire d'amour qui passe par une étrange autoroute dans le monde moderne et tordu." David Lynch
Il est des films de Lynch qui sont de purs objets de fascination, c'est le cas de tous les films du cinéaste déjà traités ici et dont Sailor et Lula fait partie. Mais ce film, bien qu'étant tout à fait "lynchéen", porte en lui moins de mystères et de bizarreries. Mais il ne décevra en aucun cas les fans car on y retrouve tout à fait le style particulier du génie. Ce n'est pas une simple histoire d'amour qui est contée ici, ni un banal road movie. Le jury du Festival de Cannes de 1990 ne s'y est pas trompé en lui attribuant la Palme d'Or tant convoitée. Parce que Sailor et Lula porte toutes les marques d'un très très grand film. Film choc ou conte de fée?
D'abord parce que Sailor et Lula sont deux personnages géniaux, ils forment un couple unis pour le pire et pour le meilleur, dans le pire des mondes. Les compositions de Nicolas Cage et de Laura Dern, cette dernière surjouant un côté très "Betty Boop", donnent au film la spécificité dont il a besoin pour sortir des sentiers battus. C'est le film d'un amour très puissant, très charnel aussi, presque violent, un amour qui s'épanouit dans un monde dangereux, une rose qui fleurit en Enfer. Aussi les protagonistes vacillent comme la flamme d'une bougie entre deux univers très différents. Tantôt leur passion se soude, indestructible, inébranlable, lors de leurs virées en voiture le long des autoroutes (une constante thématique chez Lynch), tantôt elle est mise à mal et menace de sombrer lors des pauses et des rencontres. Deux mondes, leur monde et celui des autres, dans leur monde ils ne sont que deux et dans celui des autres ils ne peuvent trouver de l'aide. Leur monde se suffit à lui seul. Ils sont libres et le symbole de cette liberté (illusoire?) est la veste en peau de serpent de Sailor.
Le couple n'est malheureusement pas qu'assailli par la mère de Lula et sa horde de malfrats, mais aussi par leur passé, douloureux pour eux deux et qui semble encore cacher de nombreuses choses (à qui appartient ce rire que Lula croit entendre lors de l'incendie?). Le personnages ont une histoire et font partie d'un monde cohérent et dingue, telle est l'une des plus grandes réussites du film. Des personnages, il y en a toute une galerie comme d'habitude chez Lynch, et une galerie des plus burlesque, de Bobby Peru à l'homme à la voix aigrelette rencontré en discothèque, des gens comme jamais on en a rencontré. C'est souvent kitsch, mais assumé.
Une méchante sorcière les guette, elle regarde dans sa boule de cristal, fend l'air de son balais et maudit tout ceux qui s'éloignent de la route. Au moment où le film bascule, Lynch nous offre la plus belle scène du film, celle de l'accident de voiture. La mort va alors envahir le film, elle qui n'en faisait que très peu partie. Sailor et Lula appercoivent la réalité en face. Jusqu'à la fin, heureuse (contrairement au livre dont le film est inspiré je crois) et à l'apparition de la gentille fée qui guide Sailor sur le chemin de l'amour. Celui-ci chante alors à sa bien aimée la chanson d'amour ultime, love me tender. Ici l'opposition violence-fleur bleue du film est transcendé et poussé à l'extrême, ce qui peut évidemment dérouter le spectateur (voir ci-dessus la critique de Blue Velvet). Mais Lynch s'y est risqué et cela confère à l'oeuvre sa dimension si singulière et difficile. Car à mon avis c'est une oeuvre assez difficile.
Qui dit cinéma de Lynch dit forcément détails et ce film en regorge, ainsi que des scènes délirantes comme la tête de Bobby Peru qui s'envole pour s'applatir par terre, le visage de la mère de Lula recouvert de rouge à lèvre (et ce regard vers la caméra), son goût prononcé pour le gore (dès le début du film), les chansons (comédie musicale presque, comme d'habitude) et surtout celle de la discothèque avec les filles qui hurlent, des détails toujours des détails obsédants comme le vomi de Lula, et du kitsch dont le sommet est l'apparition de la fée à la fin du film. Sailor et Lula est un film déroutant, c'est le cas de le dire, une belle histoire d'amour entre deux personnages mythiques, déjantés, absurdes.
En deux mots: Palme d'Or à Cannes en 90, un Lynch plus classique mais la consécration d'un maître qui se surpasse. Du grand art.
--16/20--