Résumé: Krimo, 15 printemps, vit seul avec sa mère dans une cité HLM de la banlieue parisienne. Introverti, tranquille, adolescent, il tombe amoureux de sa camarade de classe pour qui il apprendra même par coeur les vers de Marivaux qu'il ne comprend pas...
J'aime le cinéma. Je m'y rend comme certains se rendent à l'Eglise. Je savoure un film comme certains dégustent une glace. Et j'en découvre d'autres comme certains comprennent le sens des choses du monde. S'il existe un Dieu du cinéma, je le remercie alors de temps en temps me permettre de mettre la main sur des perles. Le film intimiste d'Abdellatif Kechiche en est une.
A sa sortie j'étais perplexe, malgré une presse qui ne cessait d'encenser le long métrage. A la cérémonie des Césars, ma curiosité avait pris de l'ampleur, merde alors, quatre Césars, dont deux très prestigieux, celui du Meilleur Film et celui du Mailleur Réalisateur. Sur Allôciné, le site de référence sur le cinéma que tout le monde connait, les critiques sont mitigées. J'ai donc abordé l'oeuvre avec l'oeil (et l'oreille) le plus aigu et aiguisé possible, à la recherche du dérapage, du défaut, de ce qui me ferait détester le film. Puis je me suis laissé aller, comme on glisse sur un toboggan, comme on dévore les pages d'un livre. Et les deux heures sont passées à une vitesse ahurissante. J'ai dû alors m'avouer séduit et conquis. Explications.
Je savais dès le départ que le langage des jeunes de banlieue n'allait pas être une source de négativité car on ne critique pas un film sous prétexte que les personnages s'expriment dans un parlé différent. C'est comme si on disait qu'un film avec des chinois est nul parce qu'ils ont tous un accent chinois. Non. Mais lorsque le scénario met en parallèle ce langage avec celui d'une oeuvre littéraire, tout prend alors une autre dimension. C'est même bien vu de la part du réalisateur! En cela la scène d'ouverture est géniale, où l'on voit des adolescents en rond en train de jurer. "nique ta mère" "nique ta race" "bouffon" On se demande alors si le parlé de la cité n'est pas également une manière de s'exprimer à part entière et légitime. C'est finalement un langage comme un autre, avec sa grammaire et ses codes. La comparaison avec Marivaux est pertinente car elle place aussi le microcosme jeune face à la culture: lire élève l'esprit, ouvre au monde, permet de comprendre ce qui se passe sur Terre. Mais le film ne se veut absolument pas moralisateur, certains adolescents finiront aussi mal dans leurs rêves de bonheur. Car nous recherchons tous le bonheur, que nous soyons pauvre, modeste, riche, blanc, noir, beurre, etc...
Et nous tombons tous amoureux aussi. C'est un sentiment humain. L'analyse est fine, subtile, tout en pudeur, touchante même par moment. C'est peut-être parce que je suis un mec, mais on s'identifie parfaitement à Krimo. On comprend ce qui fait sa personnalité, on s'insinue dans sa tête, rien ne nous empêche de comprendre. Et pourquoi Lydia ne sait pas ce qu'elle veut? Pourquoi hésite-t-elle à donner une réponse au garçon? Parce qu'elle est amoureuse et parce qu'elle a peur de la réaction des autres gars de la cité. C'est en partie ce que j'ai retenu de ce film formidable: comment deux êtres amoureux peuvent parfois s'esquiver, une ébauche d'histoire, un espoir embryonnaire, des regards qui se repoussent comme des aimants (amants). En cela le titre est génial, c'est l'histoire d'une esquive toute douce. La dernière scène est parfaite car elle résume le film mais les rôles sont inversés: peut-être Lydia est-elle venue dire à Krimo qu'elle l'aime, mais c'est lui cette fois-ci qui l'ignore. Le long métrage s'achève alors sur une ultime esquive. Magnifique.
On est loin du cliché wech wech, la scène avec la police, même si elle peut ne pas être réaliste, je ne sais pas, je ne vis pas dans une cité, a au moins l'avantage d'être intense et énervante. La mise en scène, sans faire preuve de coup de génie, est efficace, simple, témoigne tout de même d'une certaine maîtrise. Osman Elkharraz dans le rôle de Krimo est convainquant, toujours bon et touchant parfois. Sara Forestier n'est pas issue de ce milieu mais, il faut l'avouer encore, joue avec beaucoup de talent. Un César amplement mérité donc.
Et la professeur de français ne nous donne-t-elle pas une formidable leçon de vie en criant à Krimo: "lâche-toi! tu es heureux, tu t'amuses, sors hors de toi, laisse-toi aller!" ?
En deux mots: Un film sensible, touchant, subtil, en un mot, RARE. Sur le Coran putain, un film que tu ne l'oublieras pas de sitôt mon frère!
--19/20--



